[Notes de recherche} Vaincre l'instant - Essai d'une dialectique mésopratique de la performance sportive au plus haut niveau

Publié le 15 juillet 2026 à 16:56

Résumé

Cet article part d'un constat empirique solide : au niveau des Jeux olympiques ou d'une finale de Coupe du monde, les organismes en présence sont physiologiquement quasi indifférenciés. Le modèle explicatif dominant — additionner des facteurs (physique, technique, tactique, « mental ») pour prédire une victoire — échoue précisément là où l'écart se joue. Nous proposons de sortir de ce modèle additif pour penser la performance comme le produit d'une médiation en temps réel entre un capital incorporé (l'histoire du corps) et une situation singulière (l'instant de l'épreuve). Le paramètre mental, loin d'être un facteur parmi d'autres, y occupe une fonction d'opérateur : c'est lui qui décide si la médiation réussit ou échoue. Cette hypothèse s'appuie sur la convergence de trois corpus rarement articulés entre eux : la dynamique écologique du mouvement (Newell, Araújo, Davids), la sociologie des dispositions incorporées (Bourdieu, Elias) et la psychologie cognitive de la performance sous pression (Baumeister, Wegner, Eysenck, Bandura). Nous en tirons un modèle — le modèle mésopratique — et une proposition théorique destinée à être discutée, non close. Une dernière section étend ce modèle au fait collectif : en sport d'équipe, la victoire suppose une médiation de second ordre — la synchronisation, sans arbitrage centralisé, d'une pluralité de médiations individuelles simultanées.


I. Sortir du modèle additif

La question du différentiel de performance au plus haut niveau est presque toujours posée dans les mêmes termes : on énumère des facteurs — préparation physique, technique gestuelle, stratégie tactique, force mentale — puis on suppose que la victoire revient à celui qui cumule le score le plus élevé sur l'ensemble de ces variables. Ce modèle additif structure l'essentiel du discours médiatique, une partie du discours fédéral, et — c'est plus problématique — une partie non négligeable de la littérature scientifique en sciences du sport, qui continue de traiter ces facteurs comme des variables indépendantes dans des modèles de régression.

Ce modèle a un mérite pédagogique et une limite décisive. Le mérite : il permet de cartographier les leviers d'entraînement. La limite : il ne peut rendre compte de ce qui se joue précisément dans les configurations où il devrait être le plus performant — la finale olympique, le tir au but décisif, le dernier lancer. Car c'est justement à ce niveau que les variables qu'il isole cessent de discriminer.

Nous proposons donc de déplacer la question. Il ne s'agit pas de demander « quels facteurs expliquent la victoire ? » mais « qu'est-ce qui, dans l'instant de l'épreuve, permet à un capital incorporé de rencontrer effectivement sa situation ? ». C'est un changement de paradigme : du facteur à la médiation, de la liste à la fonction.

II. Le plancher physiologique, ou quand le corps cesse de discriminer

Les données de physiologie de l'exercice comparant les profils des finalistes olympiques dans une même discipline convergent sur un point : à ce niveau de sélection, les écarts inter-individuels de VO2max, de puissance explosive, de morphologie fonctionnelle et de capacités anaérobies sont statistiquement resserrés au sein d'un même plateau de performance. La sélection darwinienne du système sportif mondial a déjà fait le tri en amont : ceux qui arrivent en finale partagent, par construction, un même ordre de grandeur physiologique.

Cette homogénéité produit un paradoxe méthodologique que la recherche en performance sportive rencontre régulièrement sans toujours le nommer : le facteur qui explique le mieux l'accès au très haut niveau (la préparation physique) est précisément celui qui explique le moins l'issue de la confrontation à ce niveau. Le physiologique fonctionne comme un seuil de sélection, non comme un gradient de discrimination. Continuer à chercher la différence dans ce registre au moment de la finale revient à appliquer, hors de son domaine de validité, un raisonnement pertinent pour les étapes de sélection en amont.

III. La performance comme émergence : le modèle des contraintes

La science du mouvement a connu, depuis le modèle des contraintes proposé par Karl Newell, un déplacement théorique majeur, prolongé par l'approche de la dynamique écologique (Araújo, Davids, Button). Ce cadre rompt avec la vision biomécanique isolée du geste sportif pour penser la performance comme l'émergence, dans l'instant, d'une solution motrice à l'intersection de trois familles de contraintes : celles liées à l'organisme (physiologie, cognition, histoire biographique du corps), celles liées à l'environnement (adversaire, enjeu, public, conditions matérielles) et celles liées à la tâche (règles, objectif, temporalité de l'épreuve).

L'apport décisif de ce modèle, pour notre propos, est qu'il interdit de penser la performance comme la simple application d'un capital constitué en amont. La performance n'est pas la restitution d'un stock, elle est la résolution, à chaque instant, d'un problème nouveau posé par une configuration de contraintes qui ne se reproduira jamais à l'identique. Le geste gagnant n'est pas le geste « le mieux préparé » dans l'absolu, il est le geste le plus finement réaccordé à cette configuration précise. C'est cette exigence de réaccordage permanent qui ouvre la voie au rôle décisif du mental — nous y reviendrons.

IV. La strate cognitivo-décisionnelle : l'expertise comme lecture, non comme vitesse

Les travaux sur l'expertise perceptivo-cognitive en sport (Abernethy, Starkes, Williams) ont invalidé une croyance intuitive tenace : l'idée que l'athlète d'élite se distinguerait par une vitesse de réaction neuromusculaire supérieure. Les mesures d'expertise montrent au contraire que la supériorité de l'expert se situe très en amont de l'exécution motrice : dans sa capacité à extraire, d'indices posturaux et contextuels ténus, une anticipation fiable de ce qui va se produire, avant même que l'action adverse ne soit complète.

Cette compétence — la lecture du jeu — est une structure perceptive acquise par une exposition répétée et spécifique, largement non consciente dans son fonctionnement, mais entièrement construite par l'histoire de la pratique. Elle réduit l'incertitude informationnelle de l'athlète au moment précis où cette incertitude est maximale pour l'adversaire. C'est une compétence cognitive à part entière, mais elle est elle-même dépendante d'un état mental : sous charge attentionnelle excessive, cette capacité de lecture se dégrade — ce qui relie déjà cette strate à la suivante.

V. Le corps social de la performance

Aucun modèle biomédical ou cognitif ne peut à lui seul rendre compte d'un fait constant sur le terrain : deux organismes physiologiquement équivalents et deux structures perceptives comparables peuvent produire, face au même enjeu, des réponses radicalement différentes. Il faut ici introduire ce que la sociologie du sport apporte et que les sciences biomédicales ne peuvent pas penser depuis leur propre terrain.

Bourdieu fournit deux outils décisifs. Le premier, le capital incorporé, désigne la manière dont l'histoire sociale d'un individu s'inscrit dans son corps sous forme de dispositions durables — un rapport à l'effort, à la douleur, au risque, qui n'a rien d'universel et qui varie selon la trajectoire sociale ayant façonné l'habitus. Le second, l'illusio, désigne l'investissement subjectif dans les enjeux d'un champ : croire que ce qui se joue dans ce champ vaut la peine d'être joué. Deux athlètes également préparés peuvent avoir une illusio radicalement différente à l'endroit de la même épreuve — et c'est cette différence, invisible aux capteurs physiologiques, qui module l'intensité de l'investissement dans l'instant décisif.

Elias apporte le concept de contrôle des affects au sein d'une figuration sociale. La haute compétition est une situation de tension émotionnelle extrême, socialement organisée et socialement régulée. Ce qu'Elias nomme le « décontrôle contrôlé » des émotions décrit précisément ce que l'athlète performant réalise dans l'instant décisif : il mobilise la tension sans être submergé par elle, il autorise une libération émotionnelle partielle et maîtrisée là où d'autres basculent dans le débordement ou la sidération. Cette compétence n'est pas un trait de caractère inné, c'est une disposition sociale à la gestion de soi, différentiellement distribuée selon les histoires de socialisation — familiale, scolaire, sportive.

Guttmann, enfin, rappelle que la performance de très haut niveau est indissociable d'un système bureaucratique et technologique de production — staff, données, financement, calendrier de compétition — dont la distribution est structurellement inégale entre nations, fédérations et individus. Cette dimension structurelle est trop souvent effacée par le récit individualisant du « mental de champion », comme si la disposition psychologique naissait ex nihilo d'une volonté individuelle indépendante de ses conditions sociales de production.

VI. Le paramètre mental : sortir du mythe pour entrer dans le mécanisme

Le sens commun sportif traite le « mental » comme une vertu — on « a » du mental ou on n'en a pas, comme on aurait du courage ou de la volonté. Cette représentation, outre qu'elle est sociologiquement naïve (elle occulte la genèse sociale de cette disposition), est aussi scientifiquement dépassée. La recherche contemporaine en psychologie de la performance a démonté ce trait unitaire en une série de mécanismes spécifiques, distincts, partiellement indépendants, et surtout : entraînables.

VI.1 Le choking : quand la compétence se dérobe sous pression

Le phénomène du choking — l'effondrement d'une performance normalement maîtrisée, sous l'effet de la pression de l'enjeu — a fait l'objet de deux grandes familles théoriques, non exclusives l'une de l'autre.

La théorie de la surveillance explicite (explicit monitoring theory, développée notamment par Beilock et Carr) postule que la pression pousse l'athlète expert à réinvestir une attention consciente, délibérée, sur des composantes motrices normalement automatisées — geste qui, sous ce réinvestissement attentionnel, perd la fluidité que seule l'automatisation garantissait. L'expert « pense » son geste au moment précis où il devrait le laisser s'exécuter sans y penser : c'est l'ironie du haut niveau, où l'excès d'attention détruit ce que des années d'entraînement ont automatisé.

La théorie du traitement ironique (ironic process theory, Wegner) éclaire un second mécanisme : l'effort actif pour supprimer une pensée intrusive (« ne pas rater ce lancer ») active, par un processus de surveillance ironique, la représentation même que l'on cherche à éviter. Plus l'enjeu est élevé, plus l'effort de suppression s'intensifie, plus la probabilité d'intrusion de la pensée redoutée augmente.

La théorie du contrôle attentionnel (Eysenck et Derakshan) précise encore le mécanisme : l'anxiété de compétition dégrade d'abord l'efficience du traitement attentionnel — l'athlète compense en mobilisant davantage de ressources cognitives pour un même résultat — avant, si la charge devient trop importante, de dégrader l'efficacité elle-même, c'est-à-dire le résultat observable. Ce distinguo est décisif : il explique pourquoi un athlète peut sembler performer normalement jusqu'à un seuil de bascule brutal, plutôt que de se dégrader progressivement.

VI.2 La courbe de Yerkes-Dodson revisitée : contre l'universalité du seuil optimal

La loi de Yerkes-Dodson, souvent vulgarisée sous la forme d'une courbe en U inversé entre activation et performance, a fait l'objet d'un réexamen critique important : le seuil d'activation optimal n'est pas une constante universelle, il est individuel, spécifique à la tâche, et dépendant de la trajectoire d'apprentissage de l'athlète. Deux athlètes soumis au même niveau objectif de pression peuvent se situer, l'un en zone optimale, l'autre déjà en zone de dégradation. Cette individualisation invalide toute prescription générique de « gestion du stress » qui ignorerait le profil singulier de chaque compétiteur — et rejoint, par un tout autre chemin, l'exigence sociologique de ne jamais traiter le mental comme une essence transférable d'un individu à l'autre.

VI.3 Le substrat neurophysiologique de la régulation

Sur le plan neurophysiologique, la régulation de la pression compétitive engage un axe de compétition fonctionnelle entre le cortex préfrontal, siège du contrôle exécutif et de la régulation descendante des émotions, et l'amygdale, structure de réactivité rapide aux signaux de menace. Sous charge de stress élevée, l'activation amygdalienne tend à réduire l'efficience du contrôle préfrontal — c'est le corrélat neural du basculement décrit par les théories cognitives précédentes.

La variabilité de la fréquence cardiaque (VFC), marqueur de la modulation vagale, est aujourd'hui documentée comme un indicateur fonctionnel de la capacité d'autorégulation physiologique sous pression : une VFC élevée au repos et sa préservation relative en situation de stress sont associées à une meilleure stabilité de la performance sous enjeu. Point capital pour notre propos : cette capacité n'est pas figée — elle est partiellement entraînable, par des protocoles de biofeedback et de régulation respiratoire, ce qui déplace le « mental » du registre du don vers celui de la compétence entraînable, exactement comme la force ou la technique.

VI.4 Les ressources positives : auto-efficacité, flow, robustesse mentale multidimensionnelle

À côté des mécanismes de vulnérabilité, la littérature identifie des ressources qui protègent ou amplifient la performance sous pression. Le sentiment d'auto-efficacité (Bandura) — la croyance en sa propre capacité à produire un résultat donné dans une situation donnée — module directement l'interprétation de l'activation physiologique : la même accélération cardiaque sera lue comme mobilisation utile par un athlète à haute auto-efficacité, et comme signal de danger par un athlète qui doute de sa capacité.

L'état de flow (Csikszentmihalyi), caractérisé par une absorption totale dans la tâche, une fusion de l'action et de la conscience, et une perte de la conscience de soi évaluative, correspond à la configuration optimale où le défi perçu et la compétence perçue s'équilibrent exactement. Le flow n'est pas un état mystique : il est la signature subjective d'un réaccordage réussi entre capital incorporé et situation — ce qui rejoint directement notre thèse centrale.

Enfin, la robustesse mentale (mental toughness), telle que formalisée notamment par Jones, Hardy et Connaughton à partir d'entretiens avec des athlètes olympiques et internationaux, n'est plus traitée comme un trait unitaire mais comme une structure multidimensionnelle articulant contrôle attentionnel, confiance inébranlable mais réaliste, capacité à maintenir la motivation face à l'adversité, et gestion différenciée de la pression selon les contextes. Cette déconstruction empirique du « mental » en composantes distinctes est elle-même un argument contre le sens commun qui en fait une qualité globale et indivisible.

VI.5 Relecture sociologique : le mental n'est pas un donné individuel

Ces mécanismes psychologiques et neurophysiologiques ne doivent cependant pas être resociologisés en trait purement individuel. L'illusio bourdieusienne rappelle que l'intensité même de l'enjeu perçu — condition de la pression ressentie — est socialement constituée : ce qui « vaut la peine » dans un champ donné dépend de la trajectoire qui a produit l'investissement dans ce champ. De même, la disposition au contrôle de soi que décrit Elias n'est pas une donnée psychologique brute, elle est le produit différentiel d'histoires de socialisation — familiale, scolaire, sportive — qui distribuent inégalement, selon les groupes sociaux et les parcours individuels, la compétence à différer, canaliser, moduler l'affect en situation de tension publique.

Autrement dit : la robustesse mentale documentée par la psychologie du sport a une genèse sociale que cette discipline, centrée sur l'individu, ne prend structurellement pas en charge. Articuler les deux corpus — psychologie cognitive du choking et sociologie des dispositions incorporées — est précisément le geste théorique qui manque le plus souvent à la littérature existante, chaque discipline restante cantonnée à son propre niveau d'analyse.

VI.6 Une convergence inattendue : le stoïcisme comme technologie de soi précurseur

Il est frappant de constater que la philosophie stoïcienne avait formalisé, dans un tout autre vocabulaire, plusieurs des mécanismes que la science contemporaine documente empiriquement. La dichotomie du contrôle, chez Épictète, qui invite à distinguer méthodiquement ce qui dépend de nous (le jugement, l'effort, la préparation) de ce qui n'en dépend pas (le résultat, l'adversaire, l'arbitrage, l'aléa), anticipe très exactement les stratégies de recadrage cognitif (cognitive reappraisal) aujourd'hui documentées comme protectrices contre le choking : recentrer l'attention sur le processus contrôlable plutôt que sur le résultat incertain réduit la charge de surveillance explicite décrite plus haut.

La praemeditatio malorum — l'anticipation méthodique et répétée des difficultés possibles avant l'épreuve — fonctionne comme une forme d'inoculation cognitive contre l'effet de surprise, qui est l'un des déclencheurs documentés du basculement de la zone d'activation optimale vers la zone de dégradation. Ce n'est pas un hasard si les protocoles contemporains de préparation mentale de haut niveau (visualisation des scénarios adverses, simulation des conditions dégradées) reproduisent, sans toujours le savoir, cette technologie stoïcienne du soi. La convergence n'est pas une coïncidence rhétorique : elle signale que le stoïcisme avait identifié, par l'observation systématique et l'ascèse pratique, une structure fonctionnelle que la psychologie expérimentale valide aujourd'hui par d'autres méthodes.

VII. La dialectique nouvelle : le mental comme opérateur, non comme facteur

Nous pouvons à présent reformuler la thèse initiale avec la précision que les strates précédentes permettent. Le capital incorporé (physiologie, technique, expertise perceptive, dispositions sociales) constitue la ressource. La situation (configuration de contraintes propre à l'instant de l'épreuve) constitue le problème posé. Le mental, dans cette architecture, n'est pas une troisième ressource qui s'ajouterait aux deux premières : il est la fonction de médiation qui détermine si la ressource rencontre effectivement le problème, ou si elle se dérobe au moment de la rencontre.

C'est ce qui explique un fait que le modèle additif ne peut pas expliquer : pourquoi des modèles de régression cherchant à isoler statistiquement un facteur « mental » indépendant échouent structurellement à produire des coefficients stables et généralisables. Ils échouent parce qu'ils cherchent une variable là où se trouve un opérateur — une fonction qui module l'expression de toutes les autres variables plutôt qu'une variable supplémentaire à côté d'elles. Le choking n'est pas la disparition de la compétence physique ou technique : c'est l'échec de la médiation qui devait la mettre en jeu. Le flow n'est pas une compétence supplémentaire : c'est la signature subjective d'une médiation réussie.

Cette reformulation a une conséquence méthodologique directe pour la préparation de haut niveau : il ne s'agit plus seulement d'entraîner des qualités mentales isolées (concentration, confiance, gestion du stress) comme on entraînerait un muscle, mais d'entraîner spécifiquement la qualité de la médiation elle-même — c'est-à-dire la capacité de l'athlète à reconnaître, dans l'instant, la configuration de contraintes qui se présente, et à y réaccorder son capital incorporé sans le réinvestissement conscient qui le dégraderait.

VIII. Le modèle mésopratique de la performance : une proposition

Nous proposons de nommer cette fonction de médiation la mésopraxis de l'instant compétitif — reprenant, dans le champ spécifique de la performance sportive, la notion de médiation entre disposition incorporée et milieu que le concept plus général de mésopraxis élabore par ailleurs, à la croisée de la mésologie de Berque et de la pensée de la Relation chez Glissant. Cette hypothèse mérite d'être posée avec la prudence qu'exige tout emprunt à un concept encore en cours d'élaboration : elle est une proposition de lecture, non une thèse arrêtée, et elle appelle une discussion approfondie de sa définition exacte avant d'être stabilisée comme cadre théorique.

Sous cette réserve, le modèle peut se résumer ainsi : la performance de très haut niveau est fonction, non pas de trois ou quatre variables indépendantes, mais du produit d'une médiation réussie entre un capital incorporé (biologique, technique, perceptif, social) et une situation singulière (contraintes organisationnelles, environnementales, relatives à la tâche), cette médiation étant elle-même conditionnée par un ensemble de mécanismes psychologiques et neurophysiologiques spécifiques (contrôle attentionnel, recadrage cognitif, régulation physiologique) dont l'efficacité est elle-même socialement distribuée par l'histoire de socialisation de l'athlète.

Vainqueur et vaincu, dans cette lecture, ne se distinguent donc presque jamais par la possession d'un capital supérieur dans l'absolu. Ils se distinguent par la réussite ou l'échec, à l'instant T de l'épreuve, de la médiation qui devait mettre ce capital en jeu — médiation elle-même façonnée, en amont, par une histoire sociale et une préparation psychologique spécifiques, entraînables, et non par un « mental » essentialisé.

IX. Extension au fait collectif : la médiation à plusieurs

Le modèle qui précède a été construit, pour l'essentiel, à l'échelle de l'individu — quand bien même la Coupe du monde figurait au principe même de la question posée. Il faut donc l'étendre explicitement, et non se contenter de l'appliquer par analogie : le sport collectif n'ajoute pas seulement des acteurs supplémentaires à la même équation, il change la nature du problème. La performance n'y est plus la médiation d'un capital individuel avec une situation ; elle est la synchronisation, en temps réel et sans coordination centralisée possible dans l'instant du jeu, d'une pluralité de médiations individuelles simultanées.

Le premier démenti à apporter au sens commun est ancien et robuste : le modèle de Steiner sur la productivité des groupes établit que la productivité réelle d'un collectif est structurellement inférieure à la somme des productivités individuelles potentielles, du fait de pertes de coordination et de pertes motivationnelles — l'effet Ringelmann en est l'illustration la plus documentée. Ce résultat est plus radical, à l'échelle collective, que tout ce que nous avons établi contre le modèle additif au niveau individuel : en sport collectif, l'addition des talents n'est pas seulement insuffisante à expliquer la victoire, elle surestime structurellement la performance attendue.

Il faut ensuite distinguer l'efficacité collective — au sens que Bandura donne à l'extension de son concept d'auto-efficacité au niveau du groupe — de la simple somme des auto-efficacités individuelles : la croyance partagée par un collectif en sa propre capacité à surmonter une situation donnée a une valeur prédictive propre, irréductible à celle de ses membres pris isolément.

La recherche sur la cohésion d'équipe (Carron, Eys) apporte une clarification qui contredit une intuition très répandue : c'est la cohésion de tâche — l'orientation partagée vers un objectif commun et la clarté des rôles qui y concourent — qui prédit la performance, bien davantage que la cohésion sociale, c'est-à-dire l'affinité interpersonnelle entre coéquipiers. Le mythe du « vestiaire soudé » comme condition de la victoire n'est pas empiriquement fondé en ces termes : des équipes performantes peuvent avoir une cohésion sociale médiocre si leur cohésion de tâche est élevée.

La coordination en situation de jeu rapide — transition, contre-attaque, dernières secondes d'un match — exclut la communication explicite. Elle repose sur ce que la recherche en cognition d'équipe (Eccles, Tenenbaum) nomme des modèles mentaux partagés : une anticipation mutuelle implicite, construite par l'entraînement commun, qui permet à chaque joueur de prévoir la position et l'intention de ses partenaires sans échange verbal. C'est l'extension, au niveau interindividuel, de la lecture du jeu déjà décrite comme compétence perceptive individuelle — mais elle en est distincte, puisqu'elle porte sur l'anticipation d'autrui autant que sur celle de l'adversaire.

Le choking a lui aussi une forme spécifiquement collective, distincte de sa forme individuelle : l'effondrement d'une équipe sous pression prend souvent la forme d'une dilution de la responsabilité décisionnelle — la situation où, précisément parce que chacun pourrait agir, personne ne prend la décision qui s'impose. Ce phénomène ne se réduit pas à la somme d'effondrements individuels ; il naît de la structure même de l'interdépendance du collectif au moment critique.

Deux corrections théoriques s'imposent enfin à l'égard des cadres mobilisés plus haut. D'une part, le cadre figurationnel d'Elias — pensé pour des chaînes d'acteurs interdépendants, et qu'Elias lui-même a appliqué directement au football — a été sous-exploité en le cantonnant au contrôle individuel des affects : c'est pourtant le terrain où ce cadre donne sa pleine mesure. D'autre part, la notion bourdieusienne de champ doit être redéployée à l'intérieur même de l'équipe, et non seulement à son extérieur : la distribution du capital symbolique entre titulaire et remplaçant, entre capitaine et joueur de complément, structure un espace de rapports de force interne dont l'illusio de chaque joueur — son investissement propre dans l'enjeu — peut diverger. La performance collective suppose alors l'ajustement de ces illusios divergentes, non leur simple addition.

Le modèle mésopratique s'en trouve complété plutôt que remplacé : en sport collectif, la victoire suppose une médiation de second ordre — chaque joueur doit réaccorder son capital incorporé à la situation, comme dans le cas individuel, mais ces réaccordages doivent en outre se synchroniser entre eux, sans arbitrage centralisé possible dans l'instant. Une équipe peut perdre sans qu'aucun joueur n'ait individuellement failli, simplement parce que leurs médiations réussies ne se sont pas articulées entre elles. Et une équipe peut vaincre un capital individuel objectivement supérieur si elle atteint, collectivement, un niveau de synchronisation que l'addition de ses talents ne laissait pas prévoir.

Conclusion — quatre formules de synthèse

On ne gagne pas parce qu'on est le plus fort : on gagne parce qu'on est celui dont le corps, formé par une histoire, a su lire et habiter l'instant que l'adversaire n'a pas su habiter.

Le mental n'est pas une ressource que l'on possède, c'est une médiation que l'on réussit ou que l'on manque — et qui, comme toute médiation, s'entraîne.

Le choking n'est pas la preuve d'une faiblesse de caractère : c'est la preuve que le geste automatisé a été rattrapé, dans l'instant, par une conscience qui n'aurait pas dû s'y attarder.

Une équipe ne gagne pas parce qu'elle additionne les meilleurs joueurs : elle gagne quand leurs médiations individuelles, réussies chacune séparément, se rencontrent au même instant.


René-Jean COQUIN - Docteur en Sciences de l' Education - Sociologue du Sport - Professeur agrégé d'EPS - Fondateur de la maison d'Edition Moun Karayb

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